Oh, Muse, raconte à mon lecteur l'histoire de ce matin d'octobre. Fais-lui savoir tout, Muse, je n'ai pas honte...je suis homme.

Ça ne faisait pas plus de 6 minutes que j'étais redevenu bipède et que j'avais retrouvé la station debout (située, comme tout le monde le sait, entre la Station spatiale internationale et la station de métro Honoré-Beaugrand) et c'est là que ça m'a frappé : et VLAN! Aussi raide qu'une taloche d'un enseignant jésuite derrière une petite tête blonde indisciplinée. Debout, devant le toaster, je venais d'avoir une révélation digne de celle Paul sur le chemin de Damas ou de celle de Réjean sur le chemin de chez Midas (forfait d'entretien hivernal 49$). J'ai ressenti un appel, mais pas du genre de ceux auxquels on peut répondre: "il n'y a pas de service au numéro que vous avez composé". Non. Plutôt l'appel mystique qui dirige le saint vers la grotte, l'appel de la science qui cloue le chimiste devant son microscope, l'appel de la nature qui vous précipite aux chiottes après un souper gargantuesque dans un buffet chinois.

Devant moi, mais hypocritement dissimulé derrière le sucrier, le pot de confiture de fraises me narguait. Il me détaillait de la tête aux pieds, se disant : "Petit homme, toi qui es en bobette et avec des pantoufles de lapin aux pieds, tu n'es pas assez fort pour comprendre". Tout ça, bien entendu, dans un ascorbate quelconque, l'un des multiples dialectes des confitures de fraises. Il parlait si fort en son for intérieur que j'ai tout entendu.

C'est alors que j'ai su que j'étais au mitan de ma vie. Qu'il n'y aurait désormais plus qu'un avant et un après. La naissance de Jésus, le 11 septembre 2001 et ce matin-là étaient désormais les trois moments-clés de l'histoire occidentale, voire planétaire. Ce matin-là, je ponctuerais l'histoire - serait-ce d'un virgule ou de points de suspension? - Je n'en savais encore rien...Mais je pris mon courage à deux mains et affrontai la réalité...

J'ai tendu la main vers ce pot de verre qui, désormais, était mon ennemi et l'ai pris de façon délicate mais ferme (aux puristes qui me reprocheront d'avoir déjà eu les deux mains occupées par mon courage, je répondrai qu'ils ne savent pas de quoi est capable l'homme confronté à son destin. Voir Gandhi, Jeanne d'Arc mais surtout Sylvester Stallone dans Rocky IV, pour des leçons de courage). Revenons à notre histoire...Moins d'une minute plus tard, j'avais tout lu ce qui se trouvait sur l'étiquette et le couvercle. Je fis les plus absurdes algorithmes avec les chiffres du code à barres, mais rien! J'analysai la date de péremption et tentai d'y décrypter un message quelconque transmis par des forces obscures, en vain! Et ce Sphinx que je tenais dans ma main éclatait d'un rire aux dents rouges, laissant couler sur mes doigts sa bave collante. "Oh Procuste, lui dis-je, cesse de me torturer", et levant le pot pour le fracasser sur le sol, je fus arrêté par un rayon de soleil qui pénétra inopinément dans la cuisine, m'aveugla et arrêta mon geste de démence. Intervention divine ou effet du hasard? Je ne saurais dire, et je laisse à la postérité et à mes biographes le soin d'en juger. Quoi qu'il en soit, je m'écroulai lourdement sur le sol et le pot roula sur mon flanc.

Lorsque je repris conscience, il y avait longtemps que mes toasts étaient devenues froides et que le contenu du pot de confiture s'était écoulé sur le sol. Peu à peu, à mesure que me revenaient mes sens, les images de ce matin funeste me traversaient l'esprit: la voix de René Homier Roy me réveillant, le siège froid de la toilette, l'épisode de l'auberge du chien noir du pot de confiture. Calmé à la vue de la citrouille, qui trônait sur le bord de la fenêtre, attendant vaillamment son supplice du 31 octobre, je repris le pot et c'est là que ça m'a frappé : ce qui clochait, c'était l'opposition qu'il y avait entre l'inscription "Ce produit contient deux fois plus de fraises qu'une confiture avec pectine" et la mention des ingrédients : "Fraises, sucre, pectine, etc." Comment cette confiture, qui contenait de la pectine, pouvait-elle contenir deux fois plus de fraises qu'une confiture avec pectine? Est-ce à dire que ce pot de confiture contient deux fois plus de fraises que ce pot de confiture et, le cas échéant, pourquoi le pot ne déborde-t-il pas? Fallait-il alors penser que le "une" d'"une confiture avec pectine" n'était pas un article indéfini mais un adjectif numéral? Il y avait donc, conséquemment, quelque part dans le monde, UNE confiture qui contenait moitié moins de fraises que le pot que j'avais sous la main...C'était plausible. Pour en avoir le coeur net, je contactai le service à la clientèle de la compagnie Smuckers qui produit les confitures Double Fruit et dont le numéro de téléphone se trouve opportunément sur le pot. La dame, gentille, mais me prenant sans doute pour un illuminé n'ayant pas grand'chose à faire de son temps, m'expliqua que non, le "une" désignait bien l'ensemble des confitures avec pectine. J'eus beau lui faire valoir l'argument selon lequel à partir du moment où Double Fruit était aussi une confiture avec pectine, la règle n'était plus valide, elle n'a rien voulu entendre. C'est là que je compris que ma bataille était vaine et qu'il y avait bien peu de chance que l'on voit bientôt l'inscription : "Ce produit contient deux fois plus de fraises qu'une confiture avec pectine à l'exception de ce produit".

Mais je ne compte pas en rester là avec cette confiture avec pas de pectine ("Avec pas d'casque" est le nom absolument savoureux d'un groupe musical de "che" nous). Oh non, lecteur, oh non...J'annonce une offensive, car, suivant mon raisonnement - Toi tu sais, lecteur, comment celui-ci est toujours sans faille -cette inscription mensongère cache un danger bien réel (presque aussi réel que la raie qui a tué Steve Irwin). Imaginons deux instants que j'aie la garde de ma nièce pour un week-end, mon frère étant parti dans une convention de parasols. Je sais que ma nièce, appelons-la X pour les besoins de la cause, je sais donc qu'X est allergique à la pectine. Je suis donc aux aguets lors de nos sorties en épicerie. J'aperçois de mon oeil de renard ce pot de confiture, y jette un coup d'oeil et y lit : "Ce produit contient deux fois plus de fraises qu'une confiture avec pectine". Je suis donc rassuré, néglige la lecture des ingrédients et achète la confiture. Je fais deux toasts à X et celle-ci meurt devant moi dans d'atroces souffrances. Que fais-je? Eh bien après avoir mangé la deuxième toast, je n'ai rien de plus urgent à faire que d'intenter des poursuites en justice contre la compagnie, qui devra me verser des millions de dollars en compensation pour négligence, traumatisme psychologique et cuisinière abîmée (ma nièce, dans un dernier geste tout à fait égoïste, a choisi de s'écrabouiller la tête sur l'angle de ma cuisinière plutôt que de se laisser bêtement choir sur le sol). Bien sûr, me diras-tu, lecteur, cette histoire se termine bien puisque je deviens riche et achète enfin un hamac, un support à bananes et le Rotato dont j'ai toujours rêvés, mais tout de même...le citoyen a aussi des devoirs. Et citoyen je suis.

Pièces justificatives:

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